La maladie de l'esprit de compétition... peut-être que ça en fera réfléchir certains... au moins cela réconfortera celui qui perd une bière à la main !
Stéphane Blakowsky a écrit :« T'es un killer Berthier ! » C'est la réplique culte que lâche Gérard Jugnot dans « Une époque formidable ». Michel Berthier a tout perdu, il se retrouve dans des toilettes publiques pour se débarbouiller avant de passer un entretien d'embauche. Et là, face au miroir, il se motive comme un boxeur qui va entrer sur le ring : « T'es un killer Berthier ! » Il n'a pas le choix Berthier. Dans les années 90, le monde change. La finance s'installe au cœur de l'économie qui se mondialise à la vitesse du progrès technologique. Il faut être performant, rapide, efficace, en un mot compétitif. Sinon, un concurrent prendra votre place. Pour s'en sortir Michel Berthier rêve de devenir un killer comme Gordon Gekko, le héros de « Wall Street ». Vous croyez que c'est possible ?
De nos jours, faut avoir la mentalité d'un sportif de haut niveau, être un winner. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, un winner n'est pas un type qui aime la victoire. C'est un type qui ne supporte pas la défaite. Exemple, le marin néo-zélandais Grant Dalton, interviewé ce week-end dans l'Équipe Magazine. À 54 ans, Dalton a franchi sept fois le Cap Horn, gagné plusieurs tours du monde à la voile et il dirige le Team New Zealand, les All Blacks de la voile.
Pour vous dire si c'est un winner, voilà le titre de l'interwiew : « Je hais la défaite. C'est une abomination ». La haine n'est pourtant pas un sentiment dont il est conseillé de s'emplir le cœur. Mais chez Grant Dalton, c'est viscéral. Quand il repense à la défaite de son équipe en finale de la Coupe de l'AmErica 2007, il a « mal jusqu'au plus profond de ses os », son « estomac est en bouillie », sans compter que son âme est ravagée par la culpabilité, ce qui l'empêche de dormir.
Encore une fois, ce n'est pas la victoire qui est belle. « La victoire, c'est quoi ? » s'interroge Grant, « Deux bras levés, un coup de champagne, une nuit blanche, la journée suivante au lit et c'est oublié. » La défaite, en revanche, c'est l'abomination.
Nous voilà de plain-pied dans la mentalité du winner. Dans sa tête, c'est binaire, gagner/perdre : pas d'autre choix. « There is no alternative », comme disait Margaret Thatcher pour justifier l'ajustement brutal de l'économie britannique à la compétition mondiale.
Cette mentalité du winner, c'est bien de la comprendre car désormais, la compétition économique s'impose à tous. Les winners tiennent la barre et nous sommes l'équipage à la manoeuvre. Grant Dalton raconte très bien comment la compétition s'est durcie ces dernières années. En 1982, quand il a remporté son premier tour du monde, son bateau était équipé d'un frigo rempli de bière. Chaque équipier avait son walkman, et il se souvient avoir passé le cap Horn en écoutant Kool & the Gang. Aujourd'hui, il n'y a plus de place pour la rigolade. Chaque instant est précieux, déterminant, pour ne pas dire définitif.
Selon lui, ce qui a changé dans les mentalités dans la course au large, c'est l'arrivée de l'argent au milieu des années 90. Jusque-là, faire un tour du monde à la voile relevait de l'aventure, visiter les escales plus mythiques, doubler les trois caps, flirter avec les icebergs... Et lorsqu'il s'agissait d'une course, les participants étaient défrayés au minimum. À l'époque, les bateaux portaient des noms poétiques comme « Manureva » d'Alain Colas, ou il n'y pas si longtemps « Geronimo » d'Olivier de Kersauson. Aujourd'hui, finie la poésie ! Chaque bateau porte le nom de l'entreprise qui a investi dans sa fabrication. Les sommes dépensées dans la compétition ont permis des révolutions en matière de technique, de matériaux et de prévisions météo. Les bateaux sont donc de plus en plus performants. En 1993, Bruno Peyron et son équipage battaient le record du tour du monde en 79 jours. L'an dernier, Franck Cammas et son équipage établissent le nouveau record à seulement 48 jours.
Si en moins de vingt ans les bateaux sont devenus 40 % plus performants, ils sont aussi beaucoup plus exigeants à manoeuvrer. Toute la vie à bord d'un bateau est réglée en fonction de la compétition : les équipiers sont devenus des machines au service de la machine. Le tour du monde c'est l'usine, chaque équipier est attelé à sa tâche comme sur une chaîne de montage. Avant, déclare Grant Dalton, on prenait le temps de lire, d'écouter de la musique ou même de s'amuser en organisant des concours débiles, genre « Qui bouffe le plus de gâteaux secs en une minute ? » On prenait même un peu de temps pour dormir. Aujourd'hui, c'est fini. Chaque marin est attelé à son poste comme un ouvrier qui travaille à la chaîne et il subit les mêmes cadences infernales.
Pour résumer ce changement d'époque, Grant Dalton raconte que lors de ses premiers tours du monde, il y avait toujours un cuisinier à bord qui leur préparait des steaks deux, trois fois par semaine. Mais aujourd'hui, les sponsors qui ont investi dans la course ont besoin d'images pour alimenter les médias et faire parler de leur marque. On a donc dégagé le cuisinier qui nourrissait l'équipage pour le remplacer par un équipier média qui nourrit les médias toute la journée en racontant et en filmant ce qui se passe à bord.
Comme Grant Dalton est un winner, il s'est plié à cette nouvelle mentalité parce qu'elle est indispensable pour éviter la défaite. Ses équipiers racontent ainsi qu'il leur a interdit d'embarquer un jambon espagnol à bord du bateau parce qu'il pesait 20 kilos. Quand on dépense des millions pour construire un bateau le plus léger possible, il est inconcevable d'embarquer un jambon de 20 kilos. Mieux vaut du soja lyophilisé.
Mais il n'est sans doute pas nécessaire d'être un fan de la course au large pour se reconnaître dans cette histoire. La compétition, on y est tous plongés. La compétitivité s'impose aux pays comme aux entreprises. Les winners sont à la barre et nous sommes l'équipage à la manœuvre. Alors qu'est-ce qu'on gagne dans cette course ? Rien. On n'est pas là pour se faire des souvenirs, ni pour prendre du bon temps avec les amis, on n'est pas là pour lire, ni pour écouter de la musique. Même dormir, c'est perdre du temps. La seule motivation qui tienne, c'est la haine. La haine de la défaite. Comme quoi, Gérard Jugnot avait bien vu venir le coup avec son film, : on vit vraiment une époque formidable !











